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La postface de "La Vie en Rose au Boulot"

"Les sept nains de Walt Disney ont beau siffler en travaillant, ils ne seront bientôt plus que six dans la mine. Chômage, temps partiel, RTT, restructuration, « outplacement », préretraite, les occasions de ne pas travailler se multiplient. Nous travaillons déjà SIX FOIS MOINS que nos arrières grands-parents1 : le travail remplissait 70 % d’une vie, aujourd’hui seulement 12. Et ce n’est pas fini. Au rythme où vont les choses, l’histoire risque de se répéter très vite : dans l’Antiquité, les hommes libres ne travaillaient pas, le travail n’avait aucune valeur morale. La vie du citoyen était tout entière consacrée aux loisirs. Le travail, nécessaire, dégradant, humiliant, était réservé aux esclaves. Jusqu’au XVIIIe siècle, personne n’aurait perdu sa vie à vouloir la gagner. Saint Thomas d’Aquin préconisait même... l’oisiveté. Le travail-valeur est né au siècle des Lumières où il devient le seul moyen d’apporter le bonheur sur terre, grâce à la science et aux techniques. Mais aujourd’hui, les lumières vont déjà s’éteindre. Halogènes ou pas. Et les générations futures s’étonneront peut-être d’apprendre que nous aussi, nous nous abaissions à travailler. Car le travail est en pleine mutation et semble se raréfier inexorablement. Jeremy Rifkin se risque même à annoncer pour bientôt La Fin du travail. En attendant, c’est plutôt le « travail sans fin » qu’on découvre ; avec appels des collaborateurs sur le téléphone portable à tout moment, donc à tout endroit, jusqu’au domicile, pendant les transports et parfois même en vacances. Sans compter d’autres « fils à la patte » qui deviennent parfois autant de boulets à traîner, comme le micro-ordinateur portable qui permet de travailler partout, si performant quand il est relié ADSL au réseau de l’entreprise, mais qui lui aussi fait voler en éclats les frontières physiques ou temporelles. L’entreprise n’a plus de frontières, le travail n’a plus de frontières : on travaille partout, on travaille tout le temps. Le temps de travail n’est plus lié à la présence sur le lieu de travail. Le travail ne nous quitte plus. On vit en apnée, « en veille », incapable de débrancher. Résultat : un travail pesant, stressant, difficile à vivre, qui fait mal. Et de nouveaux besoins, comme l’exigence accrue de reconnaissance et d’épanouissement personnel. Car le travail ne permet plus de se « réaliser » comme avant. Beaucoup placent même dorénavant leur espérance dans le « hors travail », les autres temps sociaux (famille, activités associatives, etc.). Qui donc de nos jours songerait encore à faire l’éloge du travail ? Cet éloge ne nous parle plus. Il est trop près du Discours de la servitude volontaire de La Boétie ou de la complicité dans l’aliénation générale de Marx.
Alors, faut-il rêver d’une société des loisirs aux charmes émollients, voire sublimer les 35 heures et braconner franchement du côté de l’oisiveté ? Passé l’exaltation des premiers temps, une vie sans travail conduirait vite à une vie sans trame, effilochée, qui n’a plus ses pleins et ses déliés. On réapprendrait les vertus trop vite oubliées du travail : il était parfois pénible, ses applications industrielles l’avaient déshumanisé (Cf. Le Travail en miettes de Georges Friedmann) au point d’entraîner une véritable désaffection (Cf. L’Allergie au travail de Jean Rousselet), mais il offrait une structure, des repères, du sens à la vie. Alors comment réinventer le travail ? Du fond de son jardin, Candide nous crie la sagesse des nations : « Le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin ». Comme par hasard, les trois manquements d’être. Les grands utopistes ne s’y sont d’ailleurs pas trompés : s’ils rêvent tous à la prépondérance du « bon temps », des loisirs et des plaisirs, dans leur cité idéale, tous imposent aussi un minimum de travail2 « utile et honnête ». Mieux : ils ont aussi tous prévu de traquer l’oisiveté, « nourrice de tous les vices » (Anton Francesco Doni (1513-1574) préconisant même d’éliminer de la ruche tous les « frelons oisifs »). En clair, même les utopistes reconnaissent au travail des vertus indispensables à la paix sociale et au bonheur humain. Le travail donne de l’ordre et du sens. Sans un minimum de travail, nul bonheur possible. Quelles que soient les tentations et possibilités offertes par la technologie, il faudra donc instaurer un équilibre responsable entre Sisyphe et Amphion. Entre le mythe de Sisyphe condamné à pousser éternellement sur la pente d’une montagne un énorme rocher qui retombe toujours avant d’atteindre le sommet. Et le mythe d’Amphion, l’homme seul qui, au simple son de sa lyre, invitait les blocs de pierre à se déplacer par eux-mêmes et à s’unir pour former les murailles de Thèbes. Entre le travail éternel dans la peine et la douleur, et le loisir intégral. Entre les efforts pour racheter ses fautes, et l’irresponsabilité la plus totale. Entre mériter la jouissance du monde, et en disposer comme un vandale. On rêve d’un équilibre où le travail serait certes à nouveau une obligation, mais librement consentie et plus féconde et noble que jamais. Où bonheur rimerait même avec labeur.
Ce n’est qu’un rêve ? Mais le rêver, c’est déjà s’en approcher... Et nous sommes de plus en plus nombreux à faire le même rêve. Ici, comme à l’autre bout de la planète...
Que les vents vous soient favorables et vous emmènent jusqu’au bout de vos rêves.
Et surtout, vivez bien...

Dominique Glocheux"

© Editions Albin Michel, Paris, 1997-2005


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